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             C’est une publication scientifique qui a fait beaucoup de bruit. Le dernier numéro de la célèbre revue Histoire Naturelle est enfin sorti. Au terme d’une longue enquête, Pline, le rédacteur en chef, et son équipe de recherche ont répertorié un florilège de recettes dites “magiques” qui seraient capables, à en croire leurs auteurs, de guérir de nombreuses maladies, y compris de certaines pathologies jusque là incurables. Comment prétendent-ils accomplir un tel miracle ? C’est là que les choses se gâtent. Les remèdes proposés reposent en effet sur l’usage de substances animales de toutes sortes…

             La SPA est en colère et  dénonce un non-respect de la dignité animale. Les médecins, que ces remèdes laissent sceptiques, ont exprimé leur inquiétude. Alerté, j’ai décidé de mener l’enquête. J’ai donc scrupuleusement étudié les recettes répertoriées dans la revue de Pline, avant de passer un (très désagréable) moment à les tester. Voici le résultat de mon investigation.

 Une illusion de pharmacopée

 

             La première chose qui m’a frappé en découvrant ces recettes est l’abondance de précisions et de détails. On y trouve en effet de nombreuses indications quant à la couleur des animaux, le côté où prélever les substances, entre autres. Toutefois, comme j’ai été amené à le constater avec effroi, ces détails se trouvent être tous plus sordides les uns que les autres. Ainsi les auteurs proposent-ils, afin d’apaiser les maux de dents, d’appliquer de « la cendre de têtes de chiens morts de la rage et qu’on a brûlées sans leurs chairs » instillée avec du henné dans l’oreille « du côté de la douleur ». Ils recommandent également, pour assurer l’harmonie de sa maison, de garder précieusement les organes sexuels d’une hyène ainsi qu’une « vertèbre conservée avec la peau qui y adhère ». Attention néanmoins, cette profusion de détails ne fait en aucun cas de ces recettes des remèdes fiables. En effet, je n’ai pas trouvé la moindre trace de référence scientifique dans ce recueil. Et après avoir effectué moi-même des tests, je peux vous le confirmer : même si leur complexité leur donne des airs de véritables recettes magiques, ces “remèdes” ne sont ni efficaces, ni recommandables. J’y vois donc plutôt un guide de torture sur les animaux et tout au plus, un excellent vomitif…

 

 Ayez le cœur bien accroché...  

 

             Outre l’horreur que peuvent inspirer les détails précédents, je suis ressorti de ma lecture avec un profond sentiment de dégoût. Les indications contenues dans le recueil sont en effet particulièrement peu engageantes, au point que je n’arrive pas à concevoir de cas désespéré au point d’être prêt à pareilles pratiques… Imaginez-vous, pour ne plus être tourmenté par « les divinités nocturnes et les Faunes », vous frictionner « matin et soir avec la langue, les yeux, le fiel et les entrailles du serpent dragon, bouillis dans du vin et de l’huile, puis refroidis en plein air, pendant la nuit ». N’oubliez pas de prendre une douche après… 

             Mais c’est sûrement aux remèdes destinés à soigner les dents que revient la palme de la recette la plus répugnante. On nous propose en effet de mettre dans une dent cariée « du foie desséché de lézard » ou de la cendre de vers de terre. Vous pouvez également mettre ces derniers « bouillis dans l’huile » dans l’oreille du côté où vous souffrez. Le lecteur se fera son propre avis ; pour ma part, je crois que je préfère continuer à souffrir. Mais ce n’est pas fini ! En cas de maux de dents, vous pouvez également « manger un rat deux fois par mois » ou bien, selon vos préférences, mettre de « la cendre de crottes de rat dans une dent cariée ». Pour vos problèmes d’haleine vous avez également la possibilité de vous « frotter les dents avec de la cendre de rat dans du miel ». Sachant que ces derniers animaux répandent la peste, personnellement, je m’abstiendrai, mais à vos risques et périls…

 

 Une absurdité presque divertissante 

 

             Peut-être toutefois aurait-on pu passer outre notre répugnance, s’il s’était avéré que ces remèdes fussent efficaces. Mais, je peux vous l’affirmer après les tests que j’ai effectués, cela est loin d’être le cas…tout au plus peut-on reconnaître à leurs auteurs une remarquable capacité d’imagination. Qui aurait pensé, en effet, pour soigner sa rate, à « [suspendre] dans un pot, à l’entrée de la chambre à coucher, un lézard vert vivant » ? J’ai connu des objets de décoration plus esthétiques…

             De plus, une tique « prise à l’oreille gauche d’un chien et attachée en amulette » supprimerait vos douleurs. Et si on apporte une « tique arrachée à l’oreille gauche d’un chien de couleur entièrement noire » à un malade, cela permettrait de prédire si celui-ci vivra ou pas selon qu’il vous répond ou pas. Grâce à la tique, vous voilà devenu devin !

             Tout cela vous paraît surréaliste ? Vous n’êtes pas au bout de vos surprises… Je ne résiste pas à la tentation de vous partager ce que les auteurs du recueil affirment des propriétés de la hyène. Une de ses dents en pendentif permettrait d'éviter les « terreurs nocturnes » et si l’on customise cette charmante parure « avec de la graisse des rognons ou avec du foie ou de la peau », elle deviendrait capable de guérir les délirants. Déguster ses « organes sexuels [pris] dans du miel » serait aphrodisiaque. Pour une femme enceinte, confectionner un « magnifique pendentif » fait de « chair blanche de poitrine », « sept poils » de cet animal et « un pénis de cerf », le tout entouré d’une « peau d’antilope » éviterait les fausses couches (ou lui en provoquerait selon sa sensibilité). La liste des exemples d’utilisation de la hyène est encore longue, mais je vous épargne le reste, vous en avez sûrement déjà assez lu.

             Je conclurai cet inventaire de recettes improbables par ce dernier exemple : si vous souhaitez protéger votre maison des maléfices, on vous recommande du « sang de chien en aspersion sur les murs » ou « la verge de cet animal enfouie sous le seuil de la porte ». Si votre voisin vous surprend en train de le faire, vous allez avoir du mal à vous justifier, même si vous lui expliquez que la recette est magique …

 

 De la bêtise à la bestialité

 

             Ces éléments vous auront sûrement dissuadé d’expérimenter ces recettes. Pour autant, aussi répugnantes et dépourvues de crédibilité soient-elles, ce n’est pas là, selon moi, le principal objet de scandale. Vous avez sûrement constaté, au travers des exemples présentés, le peu de considération pour la dignité animale. C’est en effet là le point qui, plus que tout autre, mérite notre indignation. Ces recettes ne sont pas seulement irrespectueuses : elles incitent à la cruauté. Car comment qualifier autrement des recettes qui, sous prétexte de soigner sa rate, proposent de consommer « une rate de chien extirpée sur l’animal vivant » ?  D’absorber à son insu la rate d’un hérisson ou celle « d’un petit chien de deux jours dans du vinaigre » ? Je n’ose même pas m’imaginer en train de le faire ! Les auteurs vous proposent aussi de sceller une rate de mouton dans « un mur de la chambre à coucher ». Arriverez-vous ensuite à dormir dans cette chambre la conscience tranquille ? De même, quiconque possède un minimum de respect et de compassion pour les êtres vivants serait incapable de, au prétexte de soigner ses dents, « mordre le cœur d’un serpent »… Et pour en finir, apprenez que, selon les auteurs de ces recettes, « les délirants retrouvent la raison quand on les asperge de sang de taupe ». Peut-être. Ou peut-être la perdent-ils définitivement face à une telle atrocité. 

             Je pourrais multiplier les exemples, mais je pense que ceux que j’ai réunis dans cet article sont suffisamment éloquents. Dans ce recueil, les animaux sont traités comme de simples ingrédients disponibles à l’envi, dépossédés de leur nature d’être vivants sensibles. Leur souffrance n’est jamais questionnée. Selon moi, cela révèle une problématique qui va bien au-delà de ces pseudos recettes magiques : quel rapport entretenons-nous avec le reste du vivant ? Car la logique d’objectification de la nature en vue de profits égoïstes sur laquelle se fonde ce recueil se retrouve en réalité dans bien des aspects de notre civilisation. Or, cette dynamique d’asservissement du vivant n’est-elle pas en fin de compte une manifestation de notre propre assujettissement à notre libido dominandi ?  Peut-être aurions nous tout à gagner à prendre conscience de ce mécanisme pour pouvoir nous en libérer et retrouver notre empathie à l’égard des autres êtres vivants. C’est seulement ainsi que nous pourrons vivre dans l’harmonie avec nous-même et avec le monde.

Crédits imgs Antoine Adonaï

Article signé : Caïus coronavirus 


Publié le 16/07/2021 © Esprits Auth'Antiques


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